Karine Gélinas auteure

15 juin 2014

Extrait chapitre 1 du roman " Présomption "

 

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Downtown Eastside, Vancouver, Colombie-Britannique, 2036. La musique techno se mêle aux rires et aux cris des centaines de clients du Vinyl Retro Dance Lounge, le club le plus en vue de ce quartier. De nombreux alcooliques s'y rendent chaque soir, plongeant ainsi leurs vies misérables dans de fausses illusions. Appuyée contre le comptoir en bois, Nicole Walkin, 25 ans, tape le talon aiguille de ses bottes rouges sur le sol en béton au rythme de la musique. Elle porte un jeans ajusté bleu marin ainsi qu’une longue camisole blanche qui moule parfaitement son corps athlétique. Ses longs cheveux bruns qui laissent paraître quelques mèches orangées à leur pointe, attachés en queue de cheval, lui donnent un air décontracté. Le barman fait glisser un verre contenant du whisky. Elle pose ses yeux marron, légèrement maquillés d’un trait noir, sur le verre qu’elle porte à ses lèvres rouges puis, en penchant sa tête vers l'arrière, elle avale tout le contenu qui lui brûle légèrement la gorge.

— Nous avons ramené la fillette chez elle. Elle est maintenant hors de danger, annonce un homme à la jeune femme.

Marcus Blair a une apparence soignée, une barbe grisâtre parfaitement taillée. Il porte un chapeau melon noir ainsi qu'un complet de la même couleur, d’où l'on peut apercevoir le col d'une chemise bleue qui fait ressortir la couleur de ses yeux.

— Où est-il?

— Il est au centre de programme, nous le garderons pour la nuit afin de nous assurer que l'implantation de la puce a bien fonctionné. Il sera sous surveillance constante, sa cavale de la terreur de cinq ans est désormais terminée.

Il sort alors de la poche intérieure de son veston une épaisse enveloppe blanche cachetée.

— Tu as fait du bon travail Nicole, dit-il en lui tendant l’enveloppe.

Elle la saisit puis, de son ongle peint d'un léger lustre transparent, elle ouvre l'emballage. Elle glisse les centaines de billets de cent dollars sous ses doigts, puis elle dépose le tout dans son sac à main en tissu beige. Lorsqu'elle se retourne vers Marcus, il a déjà disparu. Il a toujours agi ainsi depuis qu'elle travaille pour lui. Dès que son travail est terminé, il la rejoint à ce club et il la paye, ensuite il repart aussi vite qu'il est venu. Qu'ils ne soient pas vus ensemble n'éveille donc aucun soupçon sur le travail d'agent spécial de Nicole ainsi que sur le rôle que joue Marcus au sein de l'entreprise qu'il a fondée.

La jeune femme sort de son sac à main un billet de vingt dollars qu'elle dépose sous son verre, puis elle se dirige avec aisance vers la seconde porte située à côté de la bâtisse en brique. Elle contourne un homme ivre au physique et à l'habillement négligés qui a adopté le plancher pour lieu de repos. Elle pousse la porte en métal et sort.

Une douce brise chaude de ce mois de juillet vient caresser doucement le visage de Nicole. Elle ouvre de nouveau son sac à main et en retire une cigarette ainsi qu'un briquet. Elle l'allume, puis en inspire une grande bouffée qu’elle laisse finalement s'échapper comme un léger soupir. Le petit visage effrayé de la fillette lui revient en mémoire comme un violent éclair qui perce le ciel. Il y a six mois, l'enfant de six ans avait soudainement disparu du parc situé à quelques maisons de chez elle, dans le quartier huppé de Yaletown. Nicole avait par la suite rassemblé les quelques indices qui lui avaient été fournis sur le présumé ravisseur de Mary Kingsley.

Elle l'avait traqué jour et nuit et, lorsqu'elle avait été certaine que c'était bien lui, elle avait fait irruption dans un vieil appartement sur la rue Hasting, pistolet Beretta 96 à la main, pour y découvrir la fillette ligotée dans un petit placard d’où provenait une odeur d'excréments. Elle semblait avoir été la victime de plusieurs abus. Lorsque l'homme bedonnant à l'allure crasseuse, visiblement sous l'effet de somnifères, avait été maintenu hors d’état de nuire, elle avait averti son supérieur, Johnny Benedy, qu'elle les avait retrouvés tous les deux. Elle était restée avec la fillette jusqu'à l'arrivée de l'équipe spéciale qui procédait aux arrestations, en ne cessant de lui répéter que tout était bel et bien terminé et qu'elle retournerait immédiatement chez elle.

Nicole frotte le bout de sa cigarette contre le mur pour l'éteindre, puis elle lance son mégot dans la corbeille en acier qui se trouve à quelques pas de la porte. Elle prend ensuite ses clefs en se dirigeant vers une Maserati sport rouge. Elle démarre sa voiture à distance au même moment où la portière s'ouvre automatiquement. Elle s'installe derrière le volant, puis sort en trombe de la ruelle pour finalement se diriger chez elle. Des lampadaires éclairent la pénombre de la nuit. Sur le trottoir, des dizaines de filles en mini-jupe et au décolleté plongeant attendent avec hâte leur prochain client. De jeunes enfants laissés à eux-mêmes errent dans les rues à la recherche d'un vendeur de drogue. D'autres encore sont couchés directement sur le trottoir, complètement défoncés, essayant de dormir pour reprendre la routine du mendiant dès que le soleil se lèverait. C'est une image désolante de cette ville qui ne cesse de se dégrader.

Posté par karine Gelinas à 19:43 - Commentaires [0] - Permalien [#]